Le Grand Mariage aux Comores

Dans toutes les sociétés, le mariage demeure une cérémonie largement influencée par les tenants de la coutume. Sur l’archipel des Comores également, les peuples ont consacré le mariage comme un rite incontournable consacrant les statuts des hommes et des femmes. Mais son déroulement et ses implications financières sont sujets à controverse, si bien qu’il est devenu un point de clivage intergénérationnel qui interpelle au-delà des frontières comoriennes.

Le Grand Mariage ou ‘’Anda”, une cérémonie coutumière ostentatoire

C’est vers la fin du XVIIIe siècle que le ‘’Grand mariage” comorien ou ‘’anda” est devenu l’un des grands moments de la culture de l’archipel. Depuis, il a toujours été l’occasion pour les familles de se rassembler, de renforcer les liens qui les unissent. Le Grand Mariage dure neuf jours consécutifs pendant lesquels se succèdent rites, prières, repas collectifs, chants et danses traditionnels.

Dans l’optique de gravir l’échelle sociale, d’acquérir le titre honorifique de ‘’Mdrou mdzima”, les coutumiers dépensent une fortune pour planifier et réussir la cérémonie. C’est d’ailleurs l’occasion pour de nombreux Comoriens expatriés de faire le voyage pour soutenir financièrement leurs parents et amis. C’est surtout pour les hommes Comoriens, l’occasion de faire le pèlerinage à La Mecque, et en passant par Dubaï, l’opportunité d’acheter de l’or, sous forme de pièces et de bijoux, pour leur épouse. Les retombées économiques qui en découlent sont colossales. Et que ce soit à Grande Comores, à Anjouan, Mayotte ou Mohéli, le Grand Mariage donne l’occasion de booster l’économie locale.

eric duval comores

Mariage d’Eric Abedi et Sarah Duval aux Comores

Selon une étude que j’ai effectuée en avril 1990 aux Comores, pour le compte de la FAO, on peut estimer que chaque homme achète environ pour 15 000 euros d’or pour sa femme.

Cet or, représente un tel “matelas” financier qu’on peut s’interroger sur la nécessité d’implanter des systèmes d’épargne et de crédit dans ce pays. D’ailleurs, les paysans ont pour habitude d’engager les bijoux de leur femme auprès de grands commerçants fortunés pour obtenir un crédit de campagne pour la plantation et la récolte de la vanille.

L’archipel Comorien est le deuxième pays le plus pauvre du monde en terme de PIB, après Sao Tomé-et-Principe. Sa croissance stagne. Les habitants vivent de la pêche et de l’agriculture vivrière. L’archipel  est riche de sa vanille, son clou de girofle et de l’ylang-ylang. Il peine cependant à assurer son autosuffisance alimentaire. Ainsi, l’argent envoyé par la diaspora soutient activement l’économie.

Et dans cette diaspora, le nombre de Comoriens émigrés en France métropolitaine est considérable. Environ 350 Comoriens vivent à l’étranger dont près de 200 000 en France.

La crise à Mayotte

La crise continue à Mayotte, qui est aussi le 101ème département français. Vu de France et de Mayotte, la crise est due à l’émigration massive et illégale venue des Comores voisines.

Mayotte et l'archipel des ComoresMayotte et l’archipel des Comores © AFP / Il ne s’agit pas de nier les inquiétudes des Mahorais, les habitants de Mayotte, face à une insécurité croissante et une immigration incontrôlée.

Mais cette crise ne se justifie pas du côté Comorien, quand on connait les sommes énormes thésaurisées en or par les familles. C’est un peu comme de regarder l’afflux des migrants en Méditerranée du point de vue africain. Mayotte est à la France ce que Lampedusa est à l’Italie.

Sur les 370 km2 de l’île (moins que Paris et sa petite couronne), près d’un habitant sur deux n’est pas français, et dans leur immense majorité, ces étrangers viennent des Comores : plus de 110.000 personnes.

Tous sont arrivés en traversant une partie du canal du Mozambique, qui sépare l’Est de l’Afrique de la grande île de Madagascar. C’est là, en plein milieu, que se trouvent Mayotte et les Comores.

La traversée s’effectue à bord de bateaux de pêche, les kwassa kwassa.

Le parallèle avec Lampedusa va plus loin. Comme l’Europe avec le dispositif Frontex en Méditerranée, la France a durci l’accès à Mayotte.

Politique de visa restrictive. Moyens sécuritaires accrus : radars, navires, hélicoptères. Avec en bout de chaine des expulsions en série.

Mais comme à Lampedusa, ça ne dissuade pas les candidats à l’exil. Ça les conduit juste à prendre plus de risques : traversées de nuit, entassés à 40 dans des barques pour 5 personnes, à des tarifs insensés, 300, 400€ !

La revendication des Comores sur Mayotte

Là où ça se complique encore davantage, c’est que pour les Comoriens, Mayotte c’est chez eux !

Et là c’est une grosse différence : les Africains (ou les Syriens) qui arrivent à Lampedusa ne prétendent pas que c’est chez eux. En revanche, pour les Comoriens, Mayotte c’est la maison.

Retournons en classe : Histoire et Géographie !

Géo d’abord, là c’est simple : les Comoriens ont raison. Comores, ça vient de Kamar en arabe (ça veut dire la Lune), et c’est un archipel de 4 îles, les 4 îles de la Lune : la Grande Comore, Moheli, Anjouan et… Mayotte !

200 kms, c’est la distance maximale de l’une à l’autre des îles. 70 kms seulement entre Anjouan et Mayotte, d’où la traversée en bateau. Et de nombreuses familles sont éparpillées entre les 4 îles.

Histoire ensuite : là c’est un peu plus compliqué.

De la fin du 19ème siècle à 1975, les 4 îles de l’archipel sont sous contrôle français.

Un référendum sur l’indépendance est alors organisé : le oui l’emporte sauf à Mayotte.

Les 3 autres îles deviennent indépendantes et forment les Comores, Mayotte reste française.

Mais du point de vue comorien, la France n’a pas respecté sa parole : le oui l’ayant globalement emporté, il aurait dû s’imposer dans les 4 îles. Donc depuis les Comores revendiquent la souveraineté sur Mayotte et à plusieurs reprises, l’Assemblée Générale de l’ONU leur a donné raison.

13 fois moins riches qu’à Mayotte

Cela dit évidemment, ils émigrent surtout pour des raisons économiques. Mais là aussi il faut examiner leur point de vue pour comprendre.

Il y a l’instabilité politique. Les coups d’Etat ont été nombreux, avec, soit dit en passant, l’implication à plusieurs reprises dans les années 70 et 80 du mercenaire français Bob Denard .https://fr.wikipedia.org/wiki/Bob_Denard

Aujourd’hui encore, le pays est dirigé par un ancien militaire putschiste et les 3 îles sont divisées.

Et surtout il y a en effet la situation économique.

Le PIB par habitant est l’un des plus faibles au monde : 13 fois moins élevé qu’à Mayotte ! L’espérance de vie est de 60 ans, 76 à Mayotte. Mais chaque famille dort sur un tas d’or !

Un habitant sur trois n’a pas l’électricité. Ajoutons des routes peu nombreuses, des hôpitaux en mauvais état, Internet quasi absent. Et une dépendance économique totale à 3 produits : la vanille, les clous de girofle et l’ylang-ylang. Le commerce de la vanille étant entre les mains d’une vingtaine de familles Comoriennes fortunées, prêteurs sur gage et usuriers des planteurs de vanille!

Pourtant il y a du potentiel : de probables gisements offshores de gaz et de pétrole et … le tourisme ! Mais les plages sont inexploitées : seulement 25.000 touristes l’an dernier, 1 million à titre de comparaison sur l’île Maurice un peu plus à l’Est.

En résumé : vouloir arrêter l’immigration sauvage à Mayotte, c’est logique mais c’est un peu illusoire tant que les Comores voisines n’auront pas les moyens de se développer. Ou bien refuser le droit du sol à Mayotte. Ou bien redonner son indépendance à Mayotte.

Claude Guillemain

About the Author

Claude Guillemain est président du Réseau des Bretons de l'Étranger - RBE -. Expert finance rurale et microfinance. Âgé de 74 ans, célibataire, six enfants. Diplômé en 1968, École Supérieure de Commerce de Reims (NEOMA Campus de Reims). Ancien du Crédit Agricole, Côtes d'Armor puis Caisse Nationale de Crédit Agricole, Paris, où il a exercé la fonction de responsable de la zone Moyen-Orient. Expert free lance depuis 1988, il a travaillé pour la Commission européenne comme expert à Bruxelles, et au Malawi. Nombreuses missions en Afrique, Asie, Moyen Orient, Europe de l'Est et de l'Ouest.