« Quittez la France ! »

Resurgissant à intervalle régulier, il est un débat faisant jaillir quelques micro-étincelles autour de l’idée « claquons la porte de la France, pays de merde qui contraint sans offrir de retours, et qui est d’une tristesse à mourir » (sans que les auteurs appelant à ce départ n’aient bien souvent osé faire l’expérience longue de l’ailleurs, prétextant aujourd’hui « ah, si j’avais été célibataire et sans enfant »… Non. Il y a des couples avec enfants aujourd’hui qui osent : vous ne l’avez pas tenté plus tôt, vous ne le feriez pas plus aujourd’hui), et à cette dénonciation on répond souvent de manière peu inspirée « patriotisme, trahison, si-t’es-pas-content-casse-toi-pauvre-lâche ».

Ce moment de ras-le-bol à l’égard de la France, je l’ai vécu.

Tout paraît bloqué, sclérosé et, bien pire, les comportements de nos compatriotes nous exaspèrent à tel point que l’on ne voit qu’une solution : fuir ce pays qui nous entraîne malgré nous vers le fond. Pour moi c’était « la France tu l’aimes DONC tu la quittes » du fait des blocages liés à mon métier et de l’envie de changer d’horizon culturel. Pour d’autres ce sera carrière, argent, impôts, que l’on vernira bien souvent de motifs plus « honorables » dans l’esprit français : le rejet du fameux immobilisme, du nombrilisme et du chauvinisme français. Chaque incivilité de la vie quotidienne vient alors conforter l’idée qu’il faut partir loin de ce pays dévitalisé qui se complaît dans sa fange : et le visage revêche de la boulangère cristallise le ras-le-bol, « marre des gens qui font la gueule, marre de la crise, de ce pays où tout va toujours mal, marre, marre, marre ! ».

A cela il faut un contrepoint. Un horizon. Un fantasme.

Et l’expatriation offre une très bonne réponse à ce ras-le-bol : un ailleurs qui n’aura pas les travers reprochés à la France, suffisamment difficile à rejoindre (politique d’immigration, situation professionnelle, coût de la vie etc.) pour qu’il tienne lieu de hochet pendant quelque temps et n’oblige pas à se poser de question concrète tout de suite. Car « je n’en peux plus, je vais partir de ce pays un jour » est plus facile à assumer que « je pars définitivement dans 6 semaines »… Cette fuite imaginaire permet d’affronter un quotidien que d’aucuns finissent par ne lire que comme grèves incessantes, cauchemar de carrières bloquées, entourage qui ne voit la vie que par le petit bout de la lorgnette… Ce rêve est bon, ce rêve est nécessaire, et je suis le premier à le laisser adoucir mon quotidien.

Toutefois…

J’ai pas mal voyagé (je crois que je peux le dire). J’ai vécu 41 ans à l’étranger, expériences longues et courtes. Toujours dans des contextes différents et des pays au stade de développement très divers, avec plus ou moins d’argent et de « facilités ».

« Les gens ailleurs », c’est de notoriété publique, ont compris la vraie vie eux et savent la vivre qui plus est. Il n’y a que les Français qui soient totalement à côté de la plaque, les autres peuples sont par essence plus tolérants, plus ouverts et tous polyglottes. Seuls les Français sont engoncés dans les lourdeurs d’un pays qui s’apparente plus à un navire en train de sombrer qu’à une fière caravelle. Et il est certain qu’à Singapour, au Japon ou à Dubaï, ça avance bien et ça ne moufte pas ! Les gens qui y vivent acceptent sans s’émouvoir les billevesées que leur servent leur gouvernement et médias, et s’ils ne sont pas super épanouis, ce n’est pas si grave : l’important c’est d’avoir et de donner l’illusion d’avancer…

Et les Bretons dans tout ça ?

Les Bretons vivent leur  expatriation plus sereinement que les Français, bien que le poids du passeport fait que le Breton s’assimile au Français quasi automatiquement, mais avec une variante: le Breton aime son pays, la Bretagne, et en rêve toujours, au contraire du Français expatrié qui lui continue de râler. Et ne manifeste son attachement à la France que le 14 juillet quand il est invité au buffet offert par l’Ambassadeur.

Oui : il y a de l’herbe ailleurs et il faut aller la brouter.

Si l’on a l’opportunité de partir vivre à l’étranger, de se confronter à soi-même et aux autres, de sortir de son cocon, il faut le faire : l’ailleurs est passionnant à bien des égards, épanouissant parfois, remuant toujours et surtout permet de relativiser sa détestation de la France…

Les Français sont chauvins ? Et bien c’est très chauvin de prétendre ça. Lis les journaux et regarde les informations de n’importe quel pays asiatique, tous autant qu’ils sont ces pays ne sont centrés que sur eux-mêmes. Seulement 10 minutes dans les JT français sur le reste du monde ? C’est peu mais c’est sans doute 10 fois plus que dans bien des pays, où le monde apparaîtra sous un jour très orienté et bien plus par le petit bout de la lorgnette ! Lors des émeutes dans les banlieues françaises en 2005, les journaux américains et le State Department déconseillaient absolument toute venue en France, à feu et à sang… Et quand vous serez confrontés au nationalisme revêche d’autres nations, qui vous soutiendront mordicus avoir tout inventé, être l’alpha et l’oméga de l’avenir, comme les fameux principes de la bombe atomique contenus dans les textes sanskrits, l’incapacité absolue de remettre en cause les faits et gestes de l’armée nippone, ou le « Dieu et les Etats-Unis sont là pour sauver le monde », on en reparlera du chauvinisme français.

Les Français sont nuls en langues étrangères ? Alors que Scandinaves, Néerlandais et Allemands sont tous bilingues ? Oui, c’est certain qu’à parler des langues que personne ne parle il faut bien parler anglais pour s’ouvrir au monde… rôôôô, c’est bon, je rigole… Mais détrompe-toi : l’Américain moyen, le Britannique moyen, le Brésilien moyen, le Thaïlandais moyen, l’Italien moyen ou le Mexicain moyen ne parlent rien d’autre que leur langue maternelle ! Et l’anglais des Indiens est de piètre qualité, je peux te le prouver. En revanche, en 42 ans hors de France, je peux vous assurer avoir vu un réel effort en matière de langues étrangères en France : indications traduites dans le métro, les gares, les expositions, pratique de l’anglais accrue dans les magasins, pharmacies et pas seulement par les jeunes etc. Il y a eu des progrès. Mais il m’a fallu partir pour les voir.

Quant à la France franco-française refermée sur elle-même ? Là je ricane. Bon sang, mais effectivement : sors de chez toi !!! Va au Brésil, en Turquie, en Thaïlande, en Chine, va partout et trouve des pays qui aient un tel choix en matière de traductions de livres étrangers ! Chaque librairie a un rayon de littérature indienne, chinoise, maghrébine, africaine, américaine, anglaise, allemande et suédoise au moins ! Et les films programmés ? Partout ailleurs, c’est production locale et blockbusters américains, en France on a aussi et bien souvent de l’Espagne, de l’Italie, de l’Allemagne, de l’Iran, de la Tunisie, de la Corée, du Japon, de la Chine !!! Oui, c’est vrai, je lis tout cela au prisme de Paris… mais pour avoir vécu dans d’autres très grandes villes du monde, c’est une richesse RARE. Cherchez un seul cinéma à Hong Kong où passe autre chose qu’un film cantonais, chinois ou un blockbuster américain… ce sera dans les centres culturels étrangers. Festivals de l’ailleurs, musées consacrés à des arts étrangers, expositions d’artistes étrangers, et les articles, Une, magazines, revues, et programmes scolaires : évalue REELLEMENT la place consacrée à d’autres pays ou à des problématiques internationales en France et trouve-moi d’autres pays aussi ouverts à l’étranger… Il y en a, mais ne dites pas que la France est refermée sur elle-même.

Enfin, les Français n’arrêtent pas de se plaindre ? Nous jaugeons et jugeons l’état de notre pays quotidiennement et nous en sommes insatisfaits parce que, justement, nous avons des ambitions et des idéaux pour ce pays. Nous sommes capables de critique et d’autocritique, de reconnaître que le système est vicié, parfois de manière intolérable. Non : la France n’est sûrement pas un pays parfait alors qu’il devrait l’être. Et ça, ça craint je vous l’accorde… Parmi la population des grandes démocraties, Inde et Etats-Unis en tête, vous verrez que vous rencontrerez peu de gens aussi impliqués dans le politique, aussi CONCERNES par leur pays, pour des raisons absolument désintéressées. Si ce n’est le bien-être d’une nation. Les débats permanents vous sortent par les yeux ? Les polémiques incessantes ? Les révélations à rebondissement ? Des passés sulfureux ou peu glorieux dévoilés ? Mais c’est BIEN !!! Les débats ne sont donc pas l’apanage d’une minuscule élite intellectuelle ou politisée, tous se sentent CONCERNES ! Allez donc parler politique ou histoire avec un Japonais, un Indien ou un Taïwanais (la République de Chine est une démocratie) et vous verrez la chape de plomb…

Enfin, les Français sont confrontés de plus en plus à une population exogène envahissante, issue de ses anciennes colonies, musulmane et peu adaptable au monde moderne. Cette population résiste farouchement à l’assimilation, conserve l’arabe comme langue usuelle, conserve ses rites sociaux, ses coutumes et ses vêtements. Ce qui, en soi, ne serait pas trop grave si cela n’allait pas de pair avec une hostilité grandissante envers les Français de souche, considérés comme des porcs, des mécréants et des kouffar. Le terme arabe kafir (pluriel kouffar), traduit par mécréant ou infidèle, est la plus grande insulte qui existe. Il est souvent utilisé dans le Coran pour stigmatiser ceux qui refusent de reconnaître le message de Mahomet et d’adhérer à sa religion, surtout les polythéistes, mais aussi les chrétiens et les juifs. Le Coran prévoit de combattre les mécréants jusqu’à la mort ou leur conversion à l’islam.

Depuis quelques années, le salafisme s’est transformé en djihadisme et en terrorisme. Les récentes attaques du Super U de Trèbes (1) nous donnent  une leçon et un conseil: ne faites plus confiance en l’état français pour assurer votre sécurité. Assurez votre sécurité vous-mêmes, ou expatriez-vous. Il est parfois plus confortable de vivre dans un milieu non-français, non-chrétien, non-caucasien que de vivre dans une banlieue pourrie de Carcassonne! Mais n’idéalisez pas votre pays d’accueil ! Les gens de ton pays d’accueil n’ont pas nécessairement envie de te voir ou de te rencontrer. Peut-être n’en auront-ils rien à faire de toi, peut-être même seront-ils hostiles, peut-être racistes ou méprisants, ou malgré plusieurs années de vie dans le pays tu resteras un portefeuille sur pattes. Il y a des pays où l’on met énormément de temps à rencontrer des gens « ouverts » (problème de langue mais aussi de mentalité à l’égard de l’étranger), expériences emirati, sud-coréennes et japonaises en tête, et être le gringo de service au Mexique ou le Froggy d’une petite ville britannique n’est pas ce que l’on fantasmait comme expatriation « enrichissante ». C’est aussi parfois, souvent, se voir présenter la note médicale avant même que l’on ait parlé de te soigner (avec examens non nécessaires mais ô combien lucratifs à la clef), payer les études de ses enfants au prix fort, etc.. etc..

C’était mieux avant ? Tu n’es pas parti plus tôt ? Demande-toi pourquoi. N’est-ce vraiment que l’occasion qui t’a manqué…

Bretons, partez oui ! Mais n’ayez pas la naïveté de croire que l’herbe est plus verte ailleurs.

Alors oui, les Français sont parfois franco-franchouillards et c’est détestable. Et il n’est plus franco-franchouillard que des expatriés qui sont partis parce qu’ils n’en pouvaient plus de la France.

L’herbe ailleurs n’est pas plus verte. La brouter rend en revanche un peu moins amer le goût de la nôtre.

Donc pars.

Pour mieux revenir sans doute. Et repartir. Et revenir. Comme un marin breton.

(1) Nous présentons à toutes les familles touchées par le terrorisme à Trèbes, toutes nos condoléances

About the Author

Claude Guillemain est président du Réseau des Bretons de l'Étranger - RBE -. Expert finance rurale et microfinance. Âgé de 74 ans, célibataire, six enfants. Diplômé en 1968, École Supérieure de Commerce de Reims (NEOMA Campus de Reims). Ancien du Crédit Agricole, Côtes d'Armor puis Caisse Nationale de Crédit Agricole, Paris, où il a exercé la fonction de responsable de la zone Moyen-Orient. Expert free lance depuis 1988, il a travaillé pour la Commission européenne comme expert à Bruxelles, et au Malawi. Nombreuses missions en Afrique, Asie, Moyen Orient, Europe de l'Est et de l'Ouest.